02. September 2003
Université Paris I. Panthéon-Sorbonne
Mémoire de Maîtrise d’Histoire de l'art
Galia Fischer
C. HELNWEIN ET LE NAZISME
GOTTFRIED HELNWEIN –UN CRITIQUE DE LA SOCIÉTÉ
Indifférence et reniement sont les mots clés dans une république
qui se présente comme la “ première victime ” du nazisme.
Lors de la Seconde République autrichienne on préfère ignorer
et effacer la joie et l’acceptation du fameux “ Anschluss ”,
l’annexion de l’Autriche à l’Allemagne en mars 1938,
quand les troupes allemandes sont entrées en Autriche sans rencontrer aucune
résistance. Le fait que Hitler ait été accueilli comme un
libérateur par 200,000 personnes à Vienne est un détail réprimé
dans un pays qui essaye de réhabiliter son prestige, son économie
et son infrastructure. L’Autriche libre, démocratique et indépendante
établit vite sa stabilité politique et même sa prospérité.
Dans la Seconde République autrichienne, la liquidation du passé
nazi n’est pas radicale : les anciens adhérents du parti nazi sont
vite réintégrés dans la plupart des secteurs de la société.
En 1979, lors d’une émission télévisée, un journaliste
questionne le Dr. Heinrich Gross sur la part qu’il a pris dans le programme
nazi d’euthanasie. Le grand médecin explique sa bienfaisance envers
les enfants considérés comme “ indignes de vivre ” dans
les hôpitaux psychiatriques : au lieu de les faire souffrir cruellement,
lui comme d’autres médecins autrichiens, empoisonnaient leur nourriture.
De cette façon leur mort été douce et sans douleur. La même
année, Dr. Gross est devenu le chef de la psychiatrie autrichienne.
Un autre exemple :
En 1986, des journaux américains révèlent le passé
nazi de Kurt Waldheim, ancien secrétaire général de l’ONU
et candidat des droites à la présidence de la République.
Néanmoins, en dépit de sa particiation aux atrocités aux
Balkans lors de la Guerre, le 8 juin 1986 l’ancien officier de la Wehrmacht
est élu Président de l’Autriche.
C’est dans ce milieu et dans ce contexte que Helnwein commence sa création
artistique. Entre 1965 et 1969 il suit des études à l’institut
expérimental de haute éducation graphique (Höhere Graphische
Lehr-und Versuchsanstalt) à Vienne. Helnwein trouve l’atmosphère
à l’école loin du message transmit par son nom : il trouve
le cadre conservateur et enfermé. Un jour, lors d’un cours de dessin
d’après un modèle nu, l’artiste se coupe la main accidentellement
avec une lame de rasoir. Avec le sang qui coule, il dessine un portrait d’Hitler
. Les professeurs de l’école sont appelés en classe où
ils dénoncent l’acte de l’artiste comme une menace pour la
réputation de l’école. Le tableau a été confisqué
et peu après, Helnwein a été renvoyé de l’école.
Cette expérience fait instructive pour le jeune artiste. C’est là,
qu’il a appris la force de l’image. Il a réalisé que
par l’art, on pouvait provoquer des changements, on pouvait créer
d’une prise de conscience, à condition qu’on connaisse les
points faibles des spectateurs.
Le premier point faible des gens est le sang. La vision du sang, de blessures
humaines pourrait inciter les gens à réagir, à devenir sensibles
et à ne pas rester indifférents. Helnwein raconte que la vision
de son sang par les autres, l’a rendu soudainement intouchable à
l’école. Dès le moment du saignement, les autres personnes
ont changé leur attitude envers lui.
Outre le sang, l’artiste a découvert un autre point faible, qui concernait
peut-être moins la société en général, que la
société autrichienne, à laquelle Helnwein appartenait : l’évocation
du passé nazi.
Un portrait d’Hitler, créé avec du sang, combine les deux
éléments explosifs dont Helnwein parle. Le message que l’artiste
propage est loin d’être un éloge au Führer. D’après
moi, Helnwein a fait un essai, avec son propre moyen d’expression qui était
l’art, et avec son propre source d’existence qui est son sang pour
réveiller son entourage, pour le rendre plus conscient de son passé
si bien caché et nié. Le sang, dans l’idéologie nazie,
est une indication de pureté de la race. Les artistes étaient appelés
à montrer l’expression de la race aryenne à travers leur art.
Helnwein prend cet ordre à la lettre : il peint un portrait d’Hitler
avec du sang aryen “ pur ”. Comme dans ses aktionen, dont j’ai
parlé plus haut, peu importe la nature de la réaction du public,
tant qu’elle existe, tant qu’elle est provoquée, tant que les
questions sont posées. Le simple fait, que ce portrait ait provoqué
une protestation si forte de la part de ses professeurs à l’école,
clarifie l’importance de ce que l’artiste a trouvé pour traiter
le sujet à “ haute voix ”.
Le contact avec des tabous par l’esthétique et d’une façon
subtile (d’après sa compréhension), était la solution
que l’artiste a trouvé pour provoquer des réactions chez son
auditoire. Cette clé va lui servir tout au long de sa carrière.
Plusieurs années plus tard, l’étudiant à l’Académie
de beaux-arts de Vienne, en 1971, pour une exposition collective à la Maison
des Artistes de la ville, a créé un autre portrait de Hitler, cette
fois-ci peint à l’huile. Il l’a présenté avec
des pastels d’enfants mutilés et l’a dédié à
son professeur à l’Académie Rudolf Hausner (l’école
qui avait refusé l’admission d’Hitler).
Les réactions que l’exposition a provoquées étaient
diverses dans leurs caractères. D’une part, des étiquettes
portant le terme nazi “ Entartete Kunst ” (“ Art dégénéré
”) ont été collées aux œuvres suspendues à
la galerie , mais, en même temps, l’artiste témoigne d’avoir
reçu des réactions admiratives de la part de néo-nazis qui
vénéraient l’image et par conséquent, l’artiste
aussi. Cependant, ces néo-nazis ignoraient la totalité de cette
œuvre : Helnwein n‘exposait pas un portrait de Hitler, mais un portrait
de Hitler entouré par des tableaux d’enfants mutilés. L’idée
de cette personnalité “ adorée ” est indissociable des
conséquences qu‘elle a impliquées : toute une génération
mutilée à l’extérieur, comme à l’intérieur.
De plus, la dédicace de cet ensemble était pour Rudolf Hausner qui
avait été lui-même catégorisé comme “
artiste dégénéré ” par les nazis et n’avait
pas eu la permission d’exposer ses œuvres à l’époque
nazie.
Comme je l’ai montré plus haut, la nomination du psychiatre Dr Heinrich
Gross au poste du chef de la psychiatrie autrichienne, en 1979, n’a pas
provoqué de protestations radicales en Autriche. Choqué par l’apathie
politique générale de son pays, l’artiste a publié
une lettre ouverte, accompagnée d’une aquarelle dans le journal autrichien
Profil.
Lebensunwertes Leben (“ Une vie qui ne mérite pas d’être
vécue ”, 1979, fig. 11) décrit un enfant mort dont la tête
se trouve dans une assiette remplie de nourriture. L’enfant tient encore
dans sa main une cuillère, et de sa bouche sort la nourriture qu’elle
était en train de manger. La référence au passé nazi
du psychiatre, qui reconnaissait d’avoir empoisonné des enfants considérés
comme “ indignes de vivre ” à l’époque nazie est
directe. Encore une fois, comme dans les autres aquarelles dont j’ai parlé
plus haut, les couleurs douces et délicates de l’aquarelle s’opposent
à la sévérité du message et de l’image présentée.
La lettre qui l’accompagne dit :
Cher docteur Gross ! Alors que je regardais “ Holocauste ” (le film
télévisé), je me suis souvenu d’un article du Kurier
à propos de votre attitude. Or comme nous sommes dans l’année
de l ‘enfance, je profite de l’occasion pour vous remercier au nom
des enfants qui ont
été envoyé au paradis sous votre protection. Je tiens à
vous remercier- et je parle en vos propres termes- de ne pas les avoir “
éliminés par injection ” mais de les avoir fait mourir simplement
en mélangeant du poison à leur repas. Recevez, Monsieur, mes salutations
d’Allemagne, Gottfried Helnwein.
Si on avait des doutes des intentions de l’artiste dans le passé,
il est évident maintenant que son message est clair. Les portraits de Hitler
n’étaient pas un signe d’admiration mais de critique forte.
Cette critique ne visait pas premièrement le nazisme, mais la société
amnésique de la république autrichienne.
Sans Titre (1987, fig. 12) est un exemple aussi explicite que le dernier présenté
de l’approche de Helnwein à l’égard du nazisme. L’ambiguïté
inhérente aux portraits d’Hitler n’est pas présentée
ici (mais elle n’est pas non plus exclue du répertoire artistique
de Helnwein, comme je montrerai plus bas).
La photographie nous présente un autoportrait photographié de l’artiste
comme habituellement- la tête enveloppée de bandages. Le visage montre
une grimace pathétique qui pourrait exprimer une douleur profonde ou un
fort dégoût. L’artiste est habillé en rouge, son visage
et le bandage sont couverts de peinture rouge. Il est clair que l’exécution
du maquillage n’essaie pas de donner l’illusion d’une tête
véritablement sanglante. Derrière l’artiste se trouve un grand
portrait peint de Hitler par Helnwein. Le Führer, vêtu en uniforme,
regarde à sa droite. A l’arrière plan de la peinture les couleurs
rouges et blanches font allusion au drapeau nazi. Le portrait d’Hitler rappelle
la peinture de la propagande nazie. Portrait du Führer (Le protecteur de
l’art allemand)- (1934 ou 1936) de Hubert Lanziger (fig. 13), décrit
Hitler en cavalier portant une armure et tenant fièrement le drapeau nazi
dans sa main droite. La peinture de Lanziger est exécuté d’une
façon “ réaliste ” (terme qui n’a jamais été
appliqué à l’art national socialiste par les idéologues
nazis, qui utilisaient le terme d’ “ idéalisme ” ) et
donne une illusion presque photographique. Celle de Helnwein est aussi réaliste
mais les coups de pinceau sont évidents et on voit de la peinture qui coule
sur la surface. Une peinture pareille n’aurait été jamais
acceptée par les critères de l’art nazi- elle aurait été
probablement considérée comme “ dégénérée
”...
Quel message Helnwein essaie-t-il de nous transmettre par cette œuvre? Est-ce
qu’il s’agit d’un artiste qui est puni d’avoir soutenu
le nazisme par son art ?- il est possible qu’il parle de la mobilisation
des artistes allemands (parmi lesquels des autrichiens, naturellement) pour le
nazisme. Est-ce qu’il pose l’équation entre “ le premier
artiste allemand ” d’après la propagande officielle nazie,
Hitler , et celui du présent, Helnwein ? Peut être bien au contraire
: l’artiste est puni sans avoir fait de mal. C’est de son histoire
nationale, dans laquelle Hitler sera toujours à l’arrière-plan,
qu’il a hérité ce lourd fardeau. Les positions ont changé-
dans le passé, la foule se tenait derrière le führer, comme
dans le slogan de la propagande nazie “ Ja ! Führer !, Nous te suivons
” (fig. 14) actuellement, c’est bien le Führer qui suit la foule...
Selektion (Ninth november night), (“ Sélection- la nuit du neuf novembre
”, 1988, fig. 15) est un projet initié par Helnwein pour commémorer
le cinquantième anniversaire du Kristallnacht (“ la nuit du cristal
”) en Allemagne. Il s’agit de dix-sept tableaux représentant
des jeunes garçons et filles. Chaque tableau nous présente le visage
d’un enfant. Il ne s’agit pas des enfants mutilés “ habituels
” de Helnwein : on ne voit pas de blessures ni de sang. Leurs visages sont
sans expression, parfois aux yeux fermés : ils affrontent les spectateurs
sans aucun sourire, ni expression enfantine sur le visage.
Ce ne sont pas des images documentaires en noir et blanc de vraies personnes de
l’époque qui ont été massacrées, comme celles
que l’artiste Shimon Attie projette sur les murs de villes allemandes dans
les même endroits où elles avaient été prises avant
la guerre (fig. 16). Ce ne sont ni des reproductions mises en ligne des acteurs
du cinéma en rôles de nazis, comme les a présentées
Piotr Uklanski dans Les nazis (1998). Ce ne sont pas des photographies d’enfants
d’une certaine origine ethnique non plus. Ce sont tout simplement des enfants-
comme nous tous, comme nos enfants et les enfants de nos voisins. Quand Helnwein
expose ces photos en tant que mémorial aux victimes du Kristallnacht, il
essaie de rappeler les spectateurs, les passants dans la rue, que le passé
n’est pas passé, que l’avenir des enfants d’aujourd'hui
n’est pas assuré si on n’est pas conscient de notre nature
cruelle et de la violence qu’on est capable d’infliger aux victimes
innocentes.
Installation "Ninth November Night" 2003
Berlin, 1996
Ces énormes images sont bien imposantes : leur taille (presque quatre mètres
de haut), leur répétition et leur emplacement (dix-sept images sur
un chemin de 100 mètres dans la ville, entre la gare et la cathédrale,
où des milliers des gens passent chaque jour ), font qu’il est difficile
d’ignorer leur existence. Quand Helnwein place son œuvre en dehors
du musée, dans le domaine public, il force le public à affronter
son histoire- les gens ne peuvent pas lui échapper.
Leur taille et leur disposition dans la rue nous rappellent les images publicitaires,
mais les visages sans expressions vont à l’encontre de nos habitudes
du monde de la publicité.
Le fait qu’Helnwein rappelle aux habitants de la ville leur passé
n’a pas plu à tout le monde : plusieurs jours après le montage,
les images ont été fendues par des anonymes à la hauteur
des cous et l’une d’elle a été volée.
J’ai parlé plus haut du choix de Helnwein de ne pas utiliser des
vraies photographies documentaires pour évoquer la mémoire du Kristallnacht
dans la série Selktion. Epipahnie est le titre d’une série
de trois tableaux qu’Helnwein a créé entre 1996 et 1998 à
partir de vraies photos documentaires.
Epiphany I- Adoration of the Magi (“ Epiphanie- Adoration des Mages ”,1996,
fig, 17) est un tableau grand format, qui présente au centre de la composition,
une madone avec enfant, entourée de cinq officiers SS. en uniforme.
Parmi les officiers il s’en trouve un qui est plus important, et qui se
tient débout sur la droite de la madone. Il regarde directement la madone
et tient dans ses mains un papier, comme s’il allait le délivrer
à la madone. La madone, pour sa part, regarde le document en tenant l’enfant
au sein.
La Vierge à l’enfant est un thème central dans l’art
chrétien, Helnwein dans sa peinture ferait allusion aux œuvres du
passé comme la Madone à l’enfant de Michelange (1503-1505)
de l’église Sainte Marie de Brugge ou Madone à l’enfant
d’Andrea Mantegna du retable de San Zeno (1457-1459).
Helnwein présente la madone et l’enfant dans une composition qui
fait allusion au thème iconographique de Sacra conversazione (sainte conversation)
qui réunit la Vierge et l’Enfant, entourés de Saints avec
parfois Joseph et un donateur, mais sans narration explicite des textes sacrés.
Les personnages semblent être en train de mener une “ conversation
” dans un paysage ou un intérieur profane.
Madone à l’enfant entourée de cinq anges (Madone du Magnificat)
de Botticelli (1483-1485, fig. 18) nous présente la Vierge à l’Enfant
entourée de cinq anges. La composition, l’emplacement des personnages
et même leurs gestes sont assez proches de ceux d’Helnwein. Comme
chez Helnwein, ici aussi, il y a un personnage qui s’écarte du groupe
et se place seul sur la droite, alors que les quatre autres sont sur le côté
gauche de la composition. Ce personnage, avec celui de l’autre extrémité
du tableau, couronne majestueusement la madone. Chez Helnwein, le personnage à
droite dirige son regard vers la partie inférieure du corps de l’enfant-
peut être en essayant de vérifier son appartenance à la “
bonne ” religion... Comme l’officier remarquable de la peinture d’Helnwein,
qui propose un document à la Vierge, un ange tient le livre sur lequel
la vierge est en train d’écrire des versets du cantique de Zacharie
(à gauche) et du Magnificat (à droite).
Epiphany I ( Adoration of the Magi ) 1996
210 cm x 333 cm
oil and acrylic on canvas
The Logan Collection, San Francisco
Pour l’exécution de cette œuvre, Helnwein s’est servi
d’une photographie de l’époque nazie, qui avait été
prise au bunker d’Hitler à Berlin plusieurs jours avant l’invasion
russe. Il l’a manipulée en enlevant la figure de Hitler, et en la
remplaçant avec celle de la Madone et de l’Enfant dans sa peinture.
La comparaison entre ces deux œuvres mène à une conclusion
diabolique : Hitler domine le monde de la même façon que la Vierge
et l’Enfant le font. De plus, ils sont facilement interchangeables. Pourtant,
deux différences marquantes existent entre les deux peintures. Alors que
Botticelli décrit un monde coloré et joyeux, dont fait partie la
nature verte à l’arrière plan, Helnwein peint un monde en
noir et blanc, grisâtre et déprimant. Ironiquement, l’enfant
“ aryen ”- blond aux yeux bleus de Botticelli- est remplacé
ici par un enfant aux cheveux et yeux foncés...
Epiphany II- Adoration of the Sheperds (“ Epiphanie II- Adoration des bergers
”, 1998, fig. 19) est basé sur une autre photographie du temps nazi.
Il s’agit d’une photo de Heinrich Hoffmann- le photographe préféré
d’Hitler- prise dans la maison brune de Munich vers 1932 (fig. 20) . Tous
les regards d’une quarantaine des jeunes S.A. sont dirigés vers le
Führer, qui est assis à une simple table et les observe calmement.
La légende dit : “ Comme leurs yeux brillent, lorsque le Führer
est près d’eux ! ”. Ils forment une masse, qui domine l’espace
d’autre part, mais qui est dominée par le Führer d’autre
part. L’image donne l’illusion d’une cérémonie
religieuse lors de laquelle, la masse est réunie avec son sauveur. Au centre
exact de la composition, comme par hasard, on peut bien remarquer une croix gammée
sur un brassard.
Helnwein a pris cette image de propagande et l’a manipulée pour ses
propres besoins. Comme dans la première peinture de cette série,
il a remplacé l’image du Führer par celle d’une Madone
à l’Enfant. Cette fois-ci, la Vierge est moins couverte de vêtements
et on peut voir une partie de ses seins. Le bébé aux cheveux foncés
est assis dans le giron de sa mère, et on a l’impression qu’il
parle aux auditeurs. Avec sa main droite il fait un geste et ses yeux sont fermés,
comme s’il était en train de réfléchir profondément.
Les regards attentifs des jeunes SA en direction de la femme à moitié
nue, qui, en fait, forme une entité avec l’orateur, pourraient bien
être une allusion à la vision d’Hitler des rapports érotisés
entre la masse et le souverain, telle qu’elle est exprimée dans Mein
Kampf. Il considérait le peuple comme “ féminin ” et
les rapports entre le peuple et le grand orateur, comme un acte de séduction.
Helnwein a changé un peu la composition en effaçant certains des
jeunes décrits sur la photo originale. De cette manière, il a créé
un fond foncé derrière et autour de la Vierge et l’Enfant
et a, par cela, obtenu une emphase plus prononcée sur leur existence dans
l’espace. Il a aussi effacé la croix gammée du centre de la
composition, comme était le cas sur la photographie. En annulant le symbole
nazi le plus connu, il a élargi le contexte universel de son message. Il
n’est pas évident de reconnaître le contexte nazi, si on ne
connaît pas l’uniforme des SS. ou la photo originale. Si on analyse
cette œuvre, dans le contexte de la totalité du travail de Helnwein,
on peut également penser à un autre message que celui de l’enchantement
de la foule par Hitler. On est en face d’une femme sensuelle, jolie et à
moitié nue, qui est harcelée par les regards d’une bande d’hommes
qui la considèrent comme un objet sexuel.
Susan Sontag était une des personnes, qui dans les années soixante-dix,
lançaient le discours sur l’attirance sexuelle que provoquait le
nazisme. Dans son analyse des principes de l’esthétique nazie, elle
voyait la notion de soumission et la mort , que Saul Fiedländer définissait
plus tard en “ [...]opposition entre l’harmonie du kitsch et l’évocation
constante des thèmes de mort [...] ”. . La femme, d’après
la conception nazie du monde, n’était qu’un outil de reproduction,
soumise, mais qui en même temps, menaçait l’intégrité
et la puissance des hommes. Les brochures de la propagande nataliste nazie disaient
: “ Votre corps n’est pas à vous, mais à votre lignée
et à votre peuple ” . Sontag concevait la nudité dans l’art
nazi comme pornographique puisqu’elle présentait des corps parfaits
qui correspondaient aux fantasmes masculins. Les gestes de séduction et
les types stéréotypés des visages de femmes dans l’art
nazi ressemblaient aux images des magazines de mode et étaient censés
à fournir des modèles de comportement sexuel supposés attirer
l’élite masculine de la race. Sontag achevait son analyse par une
discussion sur l’attirance sexuelle que le nazisme exerçait encore
dans les années soixante-dix. Elle voyait en les signes dans la vie quotidienne
comme dans l’art.
Helnwein n’est pas le premier à s’intéresser aux aspects
sexuels du nazisme, ni à utiliser des photos de documentation comme base
de sa création, mais il le fait à sa manière. Boris Lurie
se interrogeait sur le rapprochement entre la mort, la sexualité et le
voyeurisme, déjà dans les années soixante. Dans son collage
Saturation Paintings (Buchenwald) (1959-1964) il présentait, au centre
de sa composition, la reproduction d’une photographie, prise lors de la
libération des camps des survivants affamés derrière un réseau
de barbelés. Il entourait cette photo d’images de nudité féminine
du genre pinups. Lurie, le survivant de Buchenwald, force le spectateur à
affronter son voyeurisme et à le comparer avec sa compassion envers les
autres êtres humains.
Helnwein, comme Lurie et d’autres artistes contemporains, qui se servent
des photos documentaires du temps nazi dans leur art, ne sont pas concernés
par la fidélité à une représentation de la réalité
historique, mais s’interrogent plutôt sur le rôle que ces photos
jouent dans la mémoire collective à notre époque.
Epiphany III- Presentation at the Temple (“ Epiphanie- Présentation
au temple ”, 1998, fig. 21) est la troisième peinture de la série
et la seule qui ne soit pas basée sur une photographie nazie. Le titre
est également biblique et il fait allusion à la présentation
de Jésus au temple à Jérusalem. Helnwein a pris une photo
des invalides français de la Première Guerre Mondiale aux visages
mutilés et déformés (à l’époque, avant
la chirurgie esthétique). Ces hommes rejetés de la société
à cause de leurs apparences déformées, ont créé
un club privé où ils pouvaient socialiser sans être repoussés
en marge de la société . Au centre de l’image il a reproduit
une image de sa fille, prise plusieurs années auparavant. Elle est couchée,
les yeux fermés sur une table, entourée par ces hommes mutilés.
Il est presque impossible d’ignorer la ressemblance du personnage à
droite avec Hitler. Pourtant, Hitler, qu’Helnwein nous présente,
est loin du Hitler intouchable qu’on on connaît de l’Histoire.
Ce n’est pas l’homme qui aspirait à conquérir et dominer
le monde, qui n’était jamais vaincu. Il s’agit d’un veritable
homme- un être humain blessé et faible qui regarde le spectateur
comme en suppliant de l’aide ou de la pitié.
Les rapports entre la peinture et la photographie dans cette série sont
intéressants en eux-mêmes. Helnwein prend des photos et les manipules
dans la peinture. Il est possible d’obtenir un résultat semblable
à l’aide d’un ordinateur, sans devoir utiliser le mode traditionnel
de la peinture et le pinceau. Or, la précision et le réalisme dans
ces peintures sont extrêmes. C’est comme si l’artiste, dans
son choix de démarche, essayait de nous montrer que lui, comme ses spectateurs,
n’était plus naïf. Il révèle le mystère
derrière la manipulation en créant, lui-même, sa propre manipulation
de tromperie : un tableau peint qui donne l’illusion d’une photo,
d’un “ document ”. Il nous apprend que l’esthétisation
de la réalité n’est plus véridique. L’ “
objectivité ” n’existe plus, et c’est bien la raison
pour laquelle il “ marche en arrière ”.... il régresse,
il retourne aux origines. Il comprend que la vérité n’existe
pas dans la technologie, comme on voulait le croire autrefois, et il la cherche
ailleurs.
Dans l’esthétique nazie “ l’art ne sert pas la réalité
mais la vérité ”, comme l’a écrit Baldur von
Schirach en 1941- alors Gauleiter de Vienne. La photographie faisait partie de
cette “ vérité ”. Le régime nazi a utilisé
à l’extrême cette manipulation pour ses propres fins de propagande
de son idéologie. Les photos étaient bien pensées à
avance pour communiquer leurs messages. Il était déjà possible
de manipuler la “ vérité ” et de tromper le public,
sans la possibilité qu’offre l’informatique à présent.
Il est impossible de présumer, comme auparavant, de l’authenticité
de la photographie, comme voulaient nous le faire croire les nazis. Naturellement,
on est devenu moins crédule et plus soupçonneux à l’égard
de l’ “ objectivité ” de la photographie et des médias.
Helnwein nous dévoile le mensonge de la photographie en s’appuyant
sur la mémoire collective et culturelle de ses spectateurs.